Inscrits: 183462 (0,2)
Etat Serveur: OK
Bonus de gain pour le Camp du Dragon Noir : 7 %
   
 

Je suis tout chou de visage, bien qu'on m'appelle maintenant le "fou du village"… C'est eux qui sont devenus fous ma parole. Je suis né ici, à Yong Wei, dans cette maison où habite maintenant la sorcière. Autrefois tout était calme, je me rappelle : on jouait à cache-cache derrière les maisons, on allait acheter des lychees et même parfois des friandises de cerise quand j'arrivais à chaparder quelques yuans à la doyenne du village, endormie sous une ombrelle… et on jouait au cerf-volant sur la plage. Je n'étais pas très doué, les autres enfants se moquaient gentiment de moi : "il a le cerveau lent, il a le cerveau lent !!" qu'ils disaient. Mais je savais que même si mon cerveau était lent, c'était celui qui allait le plus haut dans le ciel, il tutoyait les nuages.

Un soir, j'ai eu un pressentiment étrange. On était tous sur la plage, tous les enfants, c'était avant le chaos qui est venu s'abattre ici… Jusqu'ici l'enfance était dorée à Yong Wei, on s'entendait tous à merveille. Comme tous les soirs je levais les yeux au ciel pour admirer la plus belle lune du monde. Car c'est à Yong Wei qu'elle montre son plus beau visage. Un léger cri est sorti de ma bouche : un nuage noir. Un nuage noir commençait à recouvrir le beau visage de la lune, comme un brouillard…

Les autres enfants riaient à côté de moi. J'ai levé le doigt vers la lune, tremblant de peur. "Qu'est-ce qu'il a ?" qu'ils disaient, les bambins de bambou. Mon doigt restait figé. Il y a un proverbe dans mon village qui dit : "Quand le doigt montre la lune, le sot regarde le doigt". Mon doigt était figé, mais eux avaient le regard figé sur mon doigt.

Tout cela n'annonçait rien de bon. Les jours qui ont suivi, des querelles ont éclaté dans le village. On voulait interdire l'accès au temple à ceux qui n'y allaient qu'occasionnellement, les prix de la boutique ont grimpé, et plus aucun crédit n'était accordé aux pauvres, les plus horribles rumeurs circulaient… A l'entrée du village, on pouvait lire sur le panneau les noms des villageois qu'on avait décidé de bannir. Mes parents ont été exécutés dans ce qui servait autrefois d'arène pour les jeux du village. Moi, le prêtre m'a pris sous ma protection. Depuis, il me donne un lit et à manger.

J'ère dans les ruelles, et je n'ai plus envie de jouer. Les enfants se sont mis à se moquer de moi plus que jamais. Autrefois ces moqueries n'étaient pas pleines de la méchanceté qu'elles recèlent aujourd'hui…

Pour me réconforter, la nuit, de longues heures durant, pendant que tout le village dort de son sommeil lourd de haine et de rancoeur, le prêtre m'a raconté l'histoire de l'esprit du Dragon Blanc, Pak Long, et de son éternel rival, l'esprit du Dragon Noir, Hak Long. Il m'expliquait que c'était l'arrivée de ce dernier parmi nous qui avait plongé le village dans le chaos le plus total, et qu'il fallait entrer dans une profonde méditation pour inviter Pak Long à revenir… Ce que j'ai fait, sans grande conviction.

Je n'avais jamais cru à ces histoires d'esprit. Moi j'ai vu la lune plongée dans le brouillard le plus noir que j'aie jamais vu, et c'était là pour moi l'explication, la seule valable, de ce chaos. Mais depuis peu, des esprits guerriers sont venus habiter ce village, le prêtre m'a dit qu'il s'agissait des Moshus, envoyés par Pak Long pour faire revenir le calme parmi nous.

La nuit, lorsque le prêtre éteint ma bougie et me souhaite une nuit tranquille et sereine, après m'avoir raconté la grande histoire de Pak Long et de Hak Long, je me laisse porter par les rêves les plus incroyables. Dans mes rêves j'admire la lumière merveilleuse qu'apporte l'esprit du Dragon Blanc en ce monde, mais je suis tout aussi fasciné par la force obscure de l'esprit du Dragon noir. Et c'est au moment précis où je me crois pris dans les divagations les plus enivrantes qu'il me semble entendre, tout près d'ici, des bruits sourds.

J'ai attendu plusieurs jours, le cœur battant, avant de me décider à me faufiler au-dehors pour voir de mes propres yeux la cause de mes lubies nocturnes. Et là j'ai compris qu'il se passait des choses étranges à l'arène, ce lieu-même où mes parents ont succombé sous la torture des villageois. Plus je m'approchais plus le bruit était perceptible. On entendait là des coups qu'on porte et des cris de douleur.

Je sais aujourd'hui ce qu'il se passe dans l'arène, la nuit, lorsque toutes les bougies sont éteintes et que les villageois dorment. On ne les voit pas, mais entre eux les Moshus combattent, eux qui devaient ramener la paix au village. En mon for intérieur, je sais que ces Moshus s'entre-déchirent, que les Moshus ne sont pas plus blancs que certains sont noirs, qu'on n'est pas prêt d'avoir la paix encore dans ce village. Je ne sais pas quoi penser. Parfois je voudrais que les Moshus de Pak Long ramènent ici la lumière pour me redonner mon enfance et mes rêves, mais lorsque le lendemain, dans les petites ruelles de Yong Wei, mes amis d'alors réduisent mes vêtements en lambeaux et me jettent des pierres, je prie très fort pour que les noirs cachent pour de bon cette lune qui jadis était ici la plus belle.

Lorsque je raconte tout cela aux autres enfants du village, sous le cerisier en fleur, ils me rient au nez et me prennent pour un fou. Et, comme s'ils récitaient une comptine, ils reprennent en chœur : "oh le pauvre moche chou, oh le pauvre moche chou !". Car je suis tout chou de visage, mais je suis le fou du village. Et je voudrais, moi, le cerveau lent de Yong Wei, être Moshu.

 
0 connectés

2008©Woshu Moshu Toute reproduction, même partielle est interdite.